But; Ramener le meilleur de l’inconscience en conscience.

Les mille visages de l’inconscient

DossierInconscientillustration


© Bruno Mallart


Cette année encore, la Semaine internationale du cerveau, du 13 au 19 mars, mettra à contribution les neurones de nos chercheurs à la pointe des sciences cognitives. L’occasion pour Le journal du CNRS de jeter

un nouveau regard sur une part méconnue de notre psychisme, à savoir l’inconscient. Et de constater que, passé au crible des neurosciences

et libéré des théories freudiennes, il réapparaît sous de nouveaux auspices. Bien plus présent dans nos activités mentales que l’on ne le soupçonnait, l’inconscient, complexe et multiple, se révèle aux yeux des chercheurs au gré de leurs expériences. Plongée dans les méandres de notre psychisme.



Freud est-il soluble dans les neurosciences ?

Pour qui n’a pas lu une ligne sur l’inconscient depuis des lustres et se souvient vaguement de ses cours de philo, la suite risque de « secouer » quelque peu. C’est que les travaux actuels sur la face cachée du psychisme, de toute provenance (psychanalyse et neurosciences), ne ressemblent en rien à un long fleuve tranquille. À preuve, le Livre noir de la psychanalyse, un pavé de plus de 800 pages édité en septembre 2005 par une volée d’auteurs parés pour en découdre, entre autres, avec les hypothèses de Freud. Dire que le brûlot a mis en ébullition la communauté psychanalytique et déclenché un vrai ramdam médiatique est un euphémisme. La théorie freudienne et ses ramifications ? « Une escroquerie/Un monceau de sophismes et de mensonges/Des milliers de patients abusés, etc. », tonne le parti des insurgés. « Mauvaise foi/Chasse aux sorcières/Interprétations parfois délirantes, etc. », rétorque le chœur outragé des accusés. Si les hostilités sont ouvertes, la question n’est pas ici de choisir un camp.

S’agissant de l’inconscient, les générations d’analystes qui ont chaussé les bottes de Freud pour arpenter ces terres complexes en ont tiré, sommairement résumée, l’explication suivante : une représentation devient inconsciente dès lors qu’un sujet cherche à la bouter hors du champ de sa conscience. En d’autres termes, l’inconscient est le produit d’un processus de « refoulement » expliquant la formation des symptômes des maladies mentales, mais aussi des rêveries diurnes, des fantasmes, des rêves, des lapsus… Or, pour Joëlle Proust, chercheuse à l’Institut Jean-Nicod 1 et l’une des plumes du Livre noir, plus rien ne permet de valider cette définition « préhistorique » héritée d’« un état antérieur du savoir » et « ne satisfaisant pas les critères d’une recherche testable ». Pourquoi ? Parce que « les travaux contemporains en sciences cognitives font apparaître que le terme d’inconscient ne désigne pas du tout un ensemble de représentations “refoulées”, mais s’applique à l’immense majorité des représentations – émotionnelles ou non, langagières ou non – que le cerveau active à un moment donné ».

Voilà ce qui s’appelle un virage à 180 degrés. Une mutation qui oblige, pour qui s’y conforme, à abandonner l’idée que l’expression d’une maladie mentale s’explique par l’échec du refoulement d’une représentation « investie » de libido. « Quand un sujet délire, poursuit Joëlle Proust, ce n’est pas parce qu’il jouit de la représentation hallucinatoire d’une situation désirée. Mais parce que la manière particulière dont son cerveau traite l’information liée à l’action, en mettant en jeu des neurotransmetteurs comme la dopamine, produit une série d’effets spectaculaires sur la compréhension de soi, des autres et du monde. Les racines de son symptôme sont sans doute à la fois génétiques, épigénétiques (liées à une maladie survenue pendant la grossesse, à une naissance difficile…) et socio-développementales (en rapport avec l’adolescence, la sexualité, le stress…). » Bref, mi-endogènes mi-sociales.

Travailler sur l’inconscient en récitant les préceptes freudiens et post-freudiens serait donc réducteur. « Absolument pas ! », proteste ­Nicolas Georgieff, professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’université Lyon-I et membre de l’Institut des sciences cognitives 2. Et pour cause : psychanalyse et neurosciences représentent pour lui « deux démarches intellectuelles profondément originales, deux descriptions d’un même objet – les mécanismes de la psyché humaine – mais à deux échelles opposées, deux méthodes incapables de répondre chacune aux questions posées par l’autre parce qu’elles n’éclairent pas les mêmes propriétés. Ce n’est tout simplement pas la même chose ». Bref, la psychanalyse constitue « un niveau d’explication “psychologique” supplémentaire qui n’est pas en contradiction avec les autres logiques explicatives ». Rien n’empêche par conséquent, devant une activité psychique inconsciente, d’en faire « une lecture propre aux neurosciences, à base de neuro-plasticité, de système endorphinique, de synaptogenèse… », et une autre, psychanalytique, en termes de désirs, d’affects…, en observant « ce qui s’organise au cours d’une séance entre le patient et l’analyste ». Le tout en ne perdant jamais de vue que le but numéro un de la psychanalyse n’est pas de dégager de « réelles explications causales des actes mentaux », des valeurs de vérité comme la science, « mais d’avoir une portée thérapeutique ».

Ces débats houleux, Pierre Buser, ancien directeur de l’Institut des neurosciences du CNRS, les observe avec « un œil d’entomologiste » du haut de sa vaste expérience. L’avis de ce sage convaincu de l’existence d’un inconscient « aux mille visages » ? Nuancé, forcément. « Freud, dit-il, a été quelqu’un de fantastiquement astucieux, un physiologiste de formation qui a échafaudé un système explicatif que l’on ne peut pas rayer d’un trait de plume même si, à mon goût, son erreur est d’avoir “hypersexualisé” l’inconscient. » L’histoire jugera.

 

L’inconscient cognitif

En attendant, l’inconscient se taille depuis quelques années des habits neufs grâce à l’essor des sciences cognitives – neurosciences, psychologie cognitive et philosophie de l’esprit. Il recouvre désormais l’ensemble des opérations mentales élémentaires, extrêmement rapides et « implicites » – dont nous n’avons pas la moindre idée et dont l’accès à la conscience est le plus souvent facultatif –, qu’effectue le cerveau pour extraire de l’information de l’environnement, la stocker et, si nécessaire, la réutiliser quand elle le « mérite ». Bref, une espèce de « logiciel » contrôlant à notre insu les mécanismes d’exécution de la vie mentale et servant à la construction des représentations, des phrases et des images qui s’affichent in fine sur l’écran de la conscience. Une conception qui n’a pas grand-chose à voir, par conséquent, avec l’inconscient psychanalytique fourmillant de pulsions sexuelles refoulées.

Depuis quelques décennies, les chercheurs ont mis en lumière de nombreux processus révélant cet inconscient dit cognitif et ont permis d’en dessiner de plus en plus finement les contours. À commencer par la possibilité de percevoir des « images subliminales » : si l’on insère, dans une séquence filmée, une forme visuelle que le spectateur n’a pas vraiment le temps de percevoir, on constate qu’elle influence ensuite ses réactions affectives, même si le souvenir laissé par de tels stimulus ne porte que sur quelques secondes. Autre phénomène – cousin du précédent – apportant de l’eau au moulin de l’inconscient co­gnitif : l’effet « d’amorçage ». Son principe : le fait de recevoir une information, consciemment ou non, peut influencer une action ultérieure. Cet effet se manifestant même lorsque l’information est subliminale, « de tels mécanismes prouvent clairement que “quelque chose” (ce que nous appelons une “amorce”) s’active “quelque part” dans les neurones sans que la conscience s’en aperçoive », commente Pierre Buser. Ils montrent aussi que la prise de conscience peut être vue comme une étape secondaire, toujours différée par rapport à la perception ou à l’exécution.

Et maintenant, place à la « mémoire implicite procédurale ». De quoi s’agit-il ? Des innombra­bles conditionnements infraconscients dont tout être humain ne cesse d’être l’objet, et sans lesquels l’existence au quotidien serait un enfer. Obligés de « conscientiser » la moindre action (pour marcher, taper sur un clavier, manger à table, conduire une voiture…), les circuits cérébraux seraient continuellement en surchauffe et en décalage. « La mémoire implicite englobe ainsi un vaste ensemble de processus, en particulier moteurs, qui échappent au contrôle actif de la conscience claire, c’est-à-dire qui se produisent sans que soient intentionnellement fixés les objectifs ni évalués les résultats », dit Pierre Buser.

Que le conscient ne représente qu’une mince tranche du millefeuille mental, c’est ce que montre également la « mémoire aveugle ». Elle a été découverte grâce à l’exploration de certaines pathologies neuropsychologiques, comme la cécité totale ou partielle résultant d’une lésion de l’aire corticale visuelle. En effet, demandez aux patients atteints de cette cécité s’ils voient – ou ce qu’ils voient dans la partie aveugle de leur champ visuel –, et la réponse sera immanquablement « non » ou « rien ». Mais si on leur demande de pointer du doigt des stimulus lumineux présentés dans leur champ aveugle, leur taux de réussite est alors impressionnant. Leur performance est meilleure que s’ils avaient pointé les objets au hasard comme ils disent le faire. Ces sujets sont donc encore en mesure de traiter – plus ou moins correctement – une information visuelle à l’intérieur de leur champ aveugle sans pour autant en être conscients. Bref, un traitement sans vécu conscient existe bel et bien.

D’autres pistes de l’inconscient co­gni­tif ont été fournies par l’observation de patients souffrant de « négligence spatiale ». Cette pathologie empêche le sujet de percevoir la moitié de son champ visuel, tactile, voire auditif et, à l’extrême, tout un côté de son corps. Un test désor­mais célèbre a révélé qu’un sujet souffrant d’une « héminégligence gauche » sévère (donc inconscient de ce qui se passe dans son espace gauche) et à qui l’on montre deux dessins presque identiques – une maison normale et une maison dont le côté gauche est en feu – répond qu’elles sont semblables. En revanche, à la question : « Dans laquelle aimeriez-vous habiter ? », il désigne toujours la maison intacte. « En somme, commente Pierre Buser, le traitement implicite des images apparaît préservé malgré la négligence, c’est-à-dire en l’absence de traitement explicite de la conscience. » Même réaction avec la « prosopagnosie », syndrome qui prive les malades de la faculté de reconnaître les visages. Mis devant la photo d’un proche parent, ils n’identifient pas ce dernier. Mais qu’on leur montre plusieurs clichés, qu’on leur demande : « Avec qui préférez-vous passer la journée ? », et ils désignent systématiquement la personne connue…

Tout aussi étonnantes sont les « illuminations », qui frappent sans prévenir à la porte du conscient et dénouent comme d’un coup de baguette magique un problème jusqu’alors insoluble. Meilleur exemple de ces « archimédiques » eurêka : les fonctions fuchsiennes, une classe de fonctions mathématiques sur lesquelles Henri Poincaré s’échinait en pure perte et dont il perça subitement le mystère en montant dans un omnibus. « Beaucoup de vides restent à combler pour comprendre ce processus », commente Pierre Buser, mais quelle preuve que le cerveau œuvre dans l’ombre pendant que la pensée consciente est occupée ailleurs ! 

Voilà pour l’inconscient cognitif, dont les pièces se mettent lentement mais sûrement en place.

 

La quadrature du cercle

Et si les neurosciences cognitives et la psychanalyse, au lieu de s’ignorer superbement, parvenaient à dialoguer pacifiquement ? La partie, pour être honnête, est loin d’être gagnée, car « en France, la culture acquise et sa transmission font que presque aucun psychanalyste ne mène de recherches en neurosciences et qu’aucun neuroscientifique, au cours de son cursus, ne croise de près ou de loin la psychanalyse », fait observer Nicolas Georgieff, l’un des rares « psy » tricolores à s’intéresser de très près aux neurosciences. Résultat, pour forcer le trait : d’un côté, des neuroscientifiques chevronnés hostiles à la psychanalyse et volontiers taxés de réductionnistes ; de l’autre, des psychanalystes freudiens, jungiens ou lacaniens radicalement hermétiques au monde des sciences.

Qu’en conclure, sinon que tout consensus semble voué à l’échec ? Et pourtant… D’aucuns ont beau comparer les tentatives – ô combien timides – de rapprochement en cours à l’accouplement de l’ours polaire avec la baleine, des « ponts sont jetés par une nouvelle génération de chercheurs doublement formés aux neurosciences et à la psychanalyse », assure Nicolas Georgieff. Parmi ces têtes pensantes, pour l’essentiel anglo-saxonnes, Mark Solmz, professeur de neuropsychologie à l’université du Cap, et Erik Kandel, professeur à l’université de Columbia et Prix Nobel 2000 de physiologie et médecine. Leur cheval de bataille : prouver que la biologie est l’avenir de la psychanalyse. Laquelle, tout en constituant un trésor d’hypothèses à exploiter, a jusqu’ici pâti d’un manque de légitimité faute de pouvoir confronter scientifiquement ses principes explicatifs à l’expérimentation. Comment y parvenir ? En « naturalisant » l’inconscient, c’est-à-dire en cherchant à traduire les grands concepts psychanalytiques en réalités neurobiologiques, grâce à l’imagerie cérébrale fonctionnelle. « Tenter de “localiser” par IRM des notions psychanalytiques dans le cerveau constitue une voie de recherche radicale, commente Nicolas Georgieff, et n’a rien à voir avec la psychanalyse en tant que pratique thérapeutique. Il s’agit par conséquent de faire le tri entre les principes psychanalytiques susceptibles de se prêter à une “naturalisation” (ce qui est particulièrement difficile) et ceux, plus subjectifs, qui relèvent plutôt de l’interaction entre un patient et un analyste. »

Avant toute chose, commençons par reposer les principes du débat, propose le même expert, de manière à chasser les démons de chaque « clan » et à obtenir une reconnaissance mutuelle. Car pour lui, la psychanalyse ne pourra jamais répondre aux questions posées par la démarche neuroscientifique, et vice-versa. Courage !

 

Philippe Testard-Vaillant

 

 

 

LE PSYCHISME SELON SIGMUND

 

Régi par le seul principe de plaisir, selon Freud, l’inconscient, indépendant de la réalité et radicalement inaccessible à l’expérience consciente, ne connaît ni interdit ni règle de temps ou d’espace. Tourné vers le monde extérieur, le moi, synonyme de forces contrôlées, de prudence, de raison, correspond quant à lui à la partie consciente de la personnalité : l’ensemble des actes mentaux, intentions, désirs, croyances, etc., auxquels un sujet s’identifie et dans lesquels il se reconnaît. Il détrône le principe de plaisir pour le remplacer par le principe de réalité. Le surmoi, enfin, dont l’activité est partiellement inconsciente, orchestre le comportement de l’individu dans la société. Se structurant vers l’âge de sept ans, il permet à l’enfant d’intégrer les valeurs morales et les interdits sociaux édictés par son père et sa mère, de s’approprier les acquis culturels et les idéaux du groupe auquel il appartient.

P. T.-V.

 

 

 

 

 

 

 

(Très) brève histoire de l’inconscient

 

Que l’idée d’inconscient ne soit pas sortie toute casquée de la cervelle de Freud, nul n’en doute. Bien d’autres avant lui y avaient pensé. Aristote, déjà, voyait dans le rêve la manifestation d’une activité souterraine de l’esprit durant le sommeil, et non quelque clin d’œil des dieux. Des siècles plus tard, Descartes, en décortiquant les mécanismes des passions, admettra l’existence d’un domaine échappant à l’emprise de la conscience vigile (liée à l’état de veille). Peu après, en 1714, Leibniz déroulera la théorie, étonnamment prémonitoire, des « petites perceptions » (d’incessants « changements dans l’âme, écrit-il, dont nous ne nous apercevons pas »). « On peut parler avec Leibniz d’un “inconscient cognitif” avant l’heure, commente Bernard Andrieu, professeur d’épistémologie du corps et des pratiques corporelles à l’université Henri Poincaré et directeur du laboratoire « Action, cultures et corporéités » (Accorps) 1. Il est le premier à avoir compris que le corps perçoit une volée d’informations qui ne sont pas traitées immédiatement par la conscience ». Au xviiie siècle, changement de décor sous l’impulsion d’un courant matérialiste « sensualiste » (représenté par La Mettrie, Diderot…) selon lequel « une activité physiologique inconsciente entraîne des modifications des états psychologiques et explique, par exemple, le vertige », dit Bernard Andrieu. Dans la foulée, les écoles allemande et anglaise de « psychologie scientifique » remettront au goût du jour, entre 1830 et 1860, les découvertes de Leibniz et s’efforceront de déterminer expérimentalement les « seuils de conscience » (moments où l’activité du cerveau devient nettement perceptible de manière réflexive).

Un intérêt pour l’inconscient que redoublera, vers la fin du xixe siècle, une flambée d’études et de débats autour de l’hypnose et des hystériques, une catégorie de malades que la médecine officielle rejetait comme simulateurs. Déterminé à les prendre au sérieux, Freud cherchera une thérapeutique adaptée et qui permette d’élaborer une étiologie de l’hystérie. En introduisant l’idée que quelque chose en nous est refoulé et séquestré, et en soulignant l’importance des conflits sexuels dans l’interprétation des névroses, il révolutionnera l’approche de l’inconscient qui éclipsera des décennies durant toutes les autres versions. Mais « il ne faut pas oublier que Freud, qui avait une formation médicale et biologique, a d’abord voulu être neurologue, insiste Bernard Andrieu. S’il y a renoncé et s’est dirigé vers une description purement psychique de l’inconscient, c’est “faute de mieux”, parce que l’état du savoir, à son époque, ne lui permettait pas de faire le lien entre l’activité neuronale et les états psychiques comme l’hystérie ». D’où l’intérêt, pour les chercheurs en 2006, de revenir au premier Freud, « celui qui était à la recherche d’une psychologie scientifique objective des mécanismes mentaux, d’une naturalisation des processus psychologiques ».

P. T.-V.

1. CNRS / Université Nancy-II.

Contact

Bernard Andrieu

bernard.andrieu@wanadoo.fr

 

 

  

 

 

Et la conscience, dans tout Ça ?

 

Depuis qu’il a débarqué sur la scène scientifique, l’inconscient s’honore de constituer quasiment le « standard » des processus mentaux. Mais qu’en est-il de la conscience ? Pourquoi existe-t-elle et à quoi sert-elle ? Pourquoi croit-on sincèrement agir pour une raison x, dont on est conscient, alors qu’on agit en vertu d’une cause y, dont on n’a pas conscience ? Et tutti quanti. Les neurones de multiples chercheurs, dont ceux de Frédérique de Vignemont, en poste à l’Institut des sciences cognitives, s’échinent à comprendre comment la conscience émerge dans le dispositif mental et quelle est sa fonction. « Pour l’heure, aucune définition de la conscience en tant que telle ne fait l’unanimité, explique cette jeune philosophe. Mais disons, pour simplifier les choses à l’extrême et sérier les problèmes, que l’on oppose volontiers la conscience dite “phénoménale” à la “conscience d’accès”. La première nous permet d’avoir un rapport qualitatif au monde : la couleur que nous voyons ou le son que nous entendons nous font un certain effet subjectif.

La seconde, elle, sert à recentrer, à réorienter notre comportement en fonction des informations qui arrivent en permanence à notre cerveau et de nous attribuer des états mentaux (j’ai peur/je suis fâché/je suis content, etc.) accessibles au rapport verbal. » Exemple trivial : une guêpe me pique. Premier temps : je perçois ce stimulus (conscience phénoménale). Deuxième temps : mon cortex traite la même information et me donne accès à quelque chose de plus, la possibilité de faire un geste pour éloigner l’assaillant et d’en référer verbalement (conscience d’accès)… Où l’on voit qu’essayer de comprendre pourquoi certaines opérations mentales deviennent conscientes est une question essentielle qui n’a toujours pas trouvé de réponse et qui reste d’actualité.

 

P. T.-V.

Contact

Frédérique de Vignemont fvignemont@isc.cnrs.fr

 

 

 

 

 

Existe-t-il un inconscient collectif ?

 

« On se rend compte qu’à six mois, pour comprendre le mouvement des objets, les bébés disposent d’une sorte de physique naïve qui va bien au-delà de leur expérience. De même, à partir de neuf mois, ils commencent à prêter attention aux comportements d’autrui et à les interpréter à l’aide d’une psychologie innée », indique Dan Sperber, de l’Institut Jean-Nicod.

D’où la question : la pression sélective (au sens darwinien du terme) a-t-elle contribué pendant la préhistoire de l’espèce humaine à l’émergence de dispositions mentales, de mécanismes spécialisés ancrés en chacun de nous et qui orienteraient, sans bien sûr que nous en ayons conscience, nos apprentissages individuels et culturels ? « La “psychologie évolutionniste”, explique Édouard Machery, actuellement en poste au département d’histoire et de philosophie des sciences de l’université de Pittsburgh, repose sur l’hypothèse selon laquelle l’esprit consiste en une multitude de “systèmes cognitifs” partagés par l’ensemble des êtres humains. Parmi ces systèmes dotés chacun d’une fonction spécifique et échappant le plus souvent à la conscience (1), les psychologues évolutionnistes en comptent un dédié à la reconnaissance des visages, un autre à la détection des tricheurs ou de ceux qui violent normes et contrats, un système d’orientation dans l’espace, un ou plusieurs pour choisir un partenaire afin de former un couple, la peur, la honte, la colère, le dégoût, le sens moral, nos goûts alimentaires, et ainsi de suite. » « Les psychologues évolutionnistes, poursuit Édouard Machery, soutiennent que ces systèmes résultent d’une sélection lors de l’évolution de notre espèce. Ils voient, par exemple, dans le dégoût une adaptation dont la fonction est de nous tenir éloignés des sources potentielles de contamination. » Bref, après avoir longtemps pensé que l’esprit variait énormément d’une culture à l’autre, « il apparaît maintenant que beaucoup de capacités cognitives sont universelles (2) et que le fonctionnement de ces systèmes est non appris, typiquement inconscient ». Mais attention, ce ne sont en aucun cas des instincts ! Explication : « Un instinct est un programme d’action fixe qui est inné. Or, il n’y a aucune raison de concevoir nos systèmes cognitifs en ces termes. Nos adaptations cognitives sont

au contraire flexibles, répondent aux variations environnementales, et sont susceptibles d’êtremodifiées par l’expérience », précise le chercheur.

P. T.-V.

1. C’est-à-dire que nous sommes (parfois) conscients du résultat de ces systèmes bien que nous ne soyons pas conscients de leur fonctionnement.

2. Ainsi, les jeunes hommes risquent plus de perpétrer une action violente que les femmes et les hommes plus âgés…

Contact

Dan Sperber, sperber@ehess.fr

Édouard Machery, machery@pitt.edu

 

 

Contact

Joëlle Proust, jproust@atacama.ehess.fr
Nicolas Georgieff, georgieff@isc.cnrs.fr
Pierre Buser, pierre.buser@wanadoo.fr



Les neurosciences révèlent le pouvoir de l’inconscient

« Je pense donc je suis », disait Descartes. Loin de vouloir mettre à mal la théorie cartésienne, force est de constater que la majorité de nos actions sont inconscientes. Ou plutôt « non conscientes », tient à préciser Marc Jeannerod, directeur de l’Institut des sciences cognitives 1. « Lorsqu’on freine devant un obstacle en voiture, heureusement qu’il ne s’agit pas d’une action consciente, insiste le chercheur. Le temps de prendre la décision consciemment, et on l’aurait heurté ! » Car oui, être conscient, cela prend du temps ! Du coup, l’inconscient revêt une importance dans nos comportements que l’on ne soupçonnait pas. Bien plus qu’un simple appui à la conscience, il aurait une part prépondérante dans tous les processus cognitifs : 90 % de nos opérations mentales seraient inconscientes !

Mais pour énoncer de tels propos, encore faut-il en apporter la preuve. Or, traquer l’inconscient, identifier ses bases cérébrales, concevoir des expériences qui mettent en évidence son importance n’est pas chose aisée. C’est en effet souvent au niveau du protocole que le bât blesse dans les expérimentations sur la conscience et l’inconscient, et les chercheurs du CNRS en font tous les jours le constat. « La seule chose que l’on puisse demander à une personne, c’est une tâche consciente, souligne à propos Franck Ramus, chercheur au Laboratoire des sciences cognitives et psycholinguistique (LSCP) 2. Nous ne pouvons pas lui demander de faire quelque chose inconsciemment. Il nous revient donc d’inventer des méthodologies dont les résultats ne peuvent être interprétés que par la mise en jeu de processus non conscients. » L’effet d’amorçage (voir Article « Freud est-il soluble dans les neuroscience »s / « L’inconscient cognitif ») peut être l’un d’eux, et c’est sur ce phénomène que s’appuient nos chercheurs pour en découdre avec la perception inconsciente. Application : l’expérimentateur projette sur un écran une liste de signes graphiques (des mots, des chiffres…) et demande à un sujet d’en choisir un, au hasard. Pour peu que l’image d’un de ces mots ou d’un de ces chiffres ait été préalablement diffusée pendant un laps de temps trop court pour qu’elle soit captée consciemment, le « cobaye » choisira de préférence le mot ou le chiffre correspondant à cette image subliminale. Stanislas Dehaene, directeur de l’unité Inserm « Neuroimagerie cognitive », a ainsi mis en évidence que l’on peut comprendre le sens d’un mot écrit sans même avoir eu conscience de le voir. Sur un écran d’ordinateur, plusieurs informations s’affichent successivement : une série de lettres aléatoire (SJODK, par exemple) ; un premier nombre (écrit en toutes lettres) affiché très brièvement – 43 millièmes de seconde – donc non perçu consciemment ; une autre série de lettres aléatoires, puis un second nombre, affiché plus longuement que le premier, perceptible donc. Les volontaires doivent indiquer si ce deuxième nombre est inférieur ou supérieur à cinq. « Lorsque le premier et le deuxième nombre sont tous deux supérieurs ou inférieurs à cinq, la réponse est plus rapide », explique Lionel Naccache, neurobiologiste cognitif dans l’unité de Stanislas Dehaene. Preuve que les volontaires perçoivent bien la valeur du premier chiffre, appelé amorce. « Ce résultat confirme l’idée que les traitements inconscients peuvent être de haut niveau cognitif. » Mais les chercheurs sont allés plus loin. En effet, lors de cette expérience, les sujets répondent en appuyant sur les touches d’un clavier. Les chercheurs en ont profité pour enregistrer en parallèle l’activité électrique et les variations de débit sanguin dans le cerveau. « Quand le chiffre “caché” s’affiche, nous nous sommes aperçus que la zone corticale motrice de la main qu’ils auraient utilisée s’ils avaient dû indiquer la position de ce chiffre par rapport à cinq était activée », explique le chercheur. La perception subliminale d’un mot peut donc avoir une influence sur l’activité motrice en plus de son traitement sémantique.

Dans la même lignée, Kimihiro Nakamura, chercheur japonais qui a effectué son stage postdoctoral au LSCP, a mis en évidence que l’amorçage subliminal s’affranchit de l’alphabet utilisé. Pour cela, il a utilisé une des particularités de la langue japonaise : l’existence de deux systèmes d’écriture différents. Le chercheur a présenté un mot-amorce, de façon subliminale, dans un des deux systèmes d’écriture, puis le même mot (même sens) dans l’autre système. Quel que soit le système d’écriture présenté en premier, les volontaires lisent toujours plus rapidement le deuxième mot. Preuve que le sens du mot « invisible » a bien été perçu et traité.

Dans le même laboratoire, Sid Kouider a, lui, montré que l’amorçage auditif subliminal existait également. Le principe général de l’expérience était toujours le même : présenter un mot de manière cachée et observer son influence sur une tâche ultérieure. Mais comment « cacher » un mot parlé ? « Nous avons enregistré un mot, puis l’avons compressé à un tiers de sa durée et incorporé dans un flux de bruits, pour qu’il devienne imperceptible consciemment », explique le jeune chercheur. Et de poursuivre sur ses résultats publiés récemment 3 : « Nous avons fait écouter à des volontaires ce mot “caché”, suivi d’autres sons. Les participants devaient choisir si ces derniers étaient des mots ou pas. Et l’expérience a montré qu’ils décident plus vite que le deuxième son qu’ils entendent est un mot, si le son “caché” est le même mot. Par contre, si les deux sons sont identiques et s’ils ne sont pas des mots, il n’y a pas d’amorçage. Cela prouve qu’un processus lexical, et pas seulement acoustique, se met en place à un stade précoce et inconscient de la perception du langage. » Le chercheur continue à étudier ce processus, à l’aide de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf). Il espère localiser ainsi les bases cérébrales du traitement inconscient de la parole.

 

L’inconscient dans l’apprentissage

Un autre exemple de traitement inconscient est celui effectué par les bébés pour apprendre le langage : comment le perçoivent-ils ? Comment arrivent-ils à différencier des langues ? C’est sur ces questions que s’est penché Franck Ramus. « Mes travaux ont mis en évidence une sensibilité très précoce des nouveau-nés au rythme du langage. » La façon dont sont accentués les mots génère de fait un rythme, propre à une langue. Les différentes langues sont ainsi classées en trois grands types : accentuelles (langues slaves, allemand, anglais…), syllabiques (langues latines, français…) et moraïques (unité plus petite que la syllabe, comme dans le japonais). Des nouveau-nés de quelques jours sont capables de distinguer deux langues, si et seulement si leur rythme diffère. L’expérience menée par le chercheur consistait à mesurer les différences de succion d’une tétine alors que les nourrissons écoutaient des phrases de japonais (moraïque) ou de néerlandais (accentuelle) « retravaillées » : seules subsistaient en fait les variations de rythme de ces deux langues, les autres différences ayant été supprimées. Lors du passage d’une langue à l’autre, les chercheurs ont mesuré une augmentation de la fréquence de succion, signe que les nouveau-nés avaient repéré un changement. « Toute l’acquisition du langage est un processus inconscient, insiste Franck Ramus. La capacité à repérer des unités dans la parole, à prêter attention à ses propres représentations mentales de la parole, ce qu’on appelle la conscience phonologique, émerge seulement vers les quatre à cinq ans. »

Repérer des unités dans le langage, c’est bien. Mais comment apprend-on réellement ? L’inconscient joue-t-il un rôle important dans l’apprentissage ? « L’apprentissage implicite, explique Pierre Perruchet du Laboratoire d’étude de l’apprentissage et du développement (LEAD) de Dijon 4, peut se définir comme une situation où l’on apprend sans en avoir l’intention et où l’on est incapable d’expliquer clairement ce qu’on a appris. » Le psychologue s’intéresse au processus qui permet de repérer des règles grammaticales et syntaxiques dans une langue et d’en distinguer les mots. En temps normal, aucune pause dans l’élocution ne permet de scinder le langage en unités. « Si on regarde un tracé d’enregistrement, les seules pauses visibles se trouvent devant les consonnes plosives comme k, b ou p, poursuit le chercheur. C’est pourquoi pour notre expérience, nous créons de toutes pièces un langage artificiel. Et on le fait écouter à des volontaires en leur disant explicitement de ne pas chercher à comprendre, mais d’écouter l’extrait comme un morceau de musique. » Le texte est lu sans pause, sans intonation, les syllabes ont toutes la même longueur : aucun élément de prosodie ne permet de repérer des unités. « À la fin du test, les étudiants ont cependant perçu des mots et sont capables de retrouver le lexique de ce langage artificiel. » L’hypothèse de Pierre Perruchet pour expliquer cette capacité ? « Nous exploitons les régularités statistiques présentes dans le langage : les syllabes souvent associées ont toutes les chances d’appartenir à un même mot. » Comment ? « Nous ne le savons pas encore exactement, mais nous sommes convaincus que ce genre d’apprentissage implicite est relativement indépendant des capacités intellectuelles des sujets », conclut-il.

 

La quête de la mémoire implicite

Apprendre, c’est d’abord mémoriser une information. C’est justement à la mémoire implicite que Bérengère Guillery-Girard, du Laboratoire de psychologie expérimentale 5 s’intéresse. Et notamment au fait qu’elle soit préservée chez des personnes atteintes du syndrome d’amnésie transitoire. « Ce sont en général des patients de plus de cinquante ans, dont le syndrome d’amnésie est d’origine mal connue et ne dure pas plus de vingt-quatre heures. » La neuropsychologue présente ainsi une phrase au sens relativement incompréhensible aux patients : « Pour prouver qu’il avait perdu du poids, il montra la photo de ses pieds. » Si le mot « pèse-personne » n’a pas été mentionné auparavant, on ne comprend pas que la photo a été prise alors que le personnage se trouvait sur sa balance. « Nous leur fournissons le mot “pèse-personne” juste après la phrase. Lorsque nous le leur redemandons 1 h 30 après, alors que les patients ne se souviennent pas de l’expérience, ils sont capables de trouver spontanément l’explication de cette phrase. »

Alors même que le syndrome dont souffrent les patients se définit par la difficulté à enregistrer intentionnellement de nouvelles informations, ils conservent en mémoire la signification de la phrase ! Et ce, même après leur récupération. « L’amorçage, avec ces phrases, fonctionne donc bien, il y a même eu une réorganisation des connaissances. » Pour Bérengère Guillery-Girard, la préservation de la mémoire implicite mise en évidence chez ces personnes peut être utilisée chez des enfants amnésiques permanents pour leur faire apprendre de nouveaux mots ou concepts.

Chercheuse au Laboratoire de neurobiologie des processus adaptatifs (NPA) 6, Susan Sara se penche chez le rat sur un autre aspect de la mémoire implicite. Et plus précisément l’influence qu’ont sur elle les neuromodulateurs (molécules qui agissent sur les neurones). Ses travaux mettent notamment en évidence la part émotionnelle de la mémoire implicite. Elle raconte ainsi l’une de ses expériences : un rat est placé dans une cage à deux compartiments. L’un est grand et lumineux, l’autre petit, sombre et équipé de barreaux. Le comportement spontané du rat est de se diriger vers le petit compartiment, qui lui convient mieux. Une fois dedans, elle lui applique un petit choc électrique sur les pattes. Lorsque le rat est replacé quelques semaines plus tard dans cette cage, il continue à se diriger vers ce compartiment. Mais il présentera alors tous les signes caractéristiques de la peur : poils hérissés, déjections, activité élevée des neurones noradrénergiques… « En fait, le contexte lui fait ressentir une situation négative sans qu’il se souvienne consciemment de l’expérience douloureuse précédente. La trace mnésique, laissée par une expérience antérieure, se décompose donc en deux aspects : l’un cognitif et l’autre émotionnel. Mais ici, le rat a oublié l’aspect cognitif. »

 

L’influence des émotions

Les émotions jouent donc un rôle très important dans les comportements, les influençant à notre insu. Paula Niedenthal, chercheuse au laboratoire de psychologie sociale et cognitive (Lapsco) 7 de Clermont-Ferrand, confirme cette idée. Son quotidien ? Jouer avec les émotions : « Comment influencent-elles la façon dont sont classés nos souvenirs, comment agissent-elles sur notre stratégie de traitement de l’information ?, s’interroge-t-elle. En général, lorsque nous sommes joyeux, nous traitons les informations de façon moins approfondie que lorsque nous sommes tristes. » En fait, lors d’états émotionnels positifs, nous accordons inconsciemment plus d’importance à un indice, qui peut s’avérer exact d’ailleurs, pour juger de la pertinence des propos des autres, par exemple : « C’est un expert qui parle, donc il a raison ». Alors que lorsque nous sommes tristes, nous prenons plus en compte les arguments exposés, sans présumer de leur qualité. Bien sûr, nous sommes conscients de notre état émotionnel, mais pas de la façon dont il influence notre manière de voir, et donc de faire, les choses. Comment explique-t-on cela ? Pour Paula Niedenthal, c’est une histoire de motivation. Quand nous sommes joyeux, cet état nous informe que « tout va bien » et nous avons tendance à ne pas vouloir que cela change. Nous recherchons donc moins des informations susceptibles de changer cet état. À l’inverse, en étant triste, le désir inconscient de changer d’état émotionnel nous pousse à être plus attentif à ce qui pourrait nous y aider.

Une autre expérience a été menée par Lionel Naccache sur la perception des émotions de manière inconsciente. Profitant du fait que des patients épileptiques réfractaires aux médicaments devaient subir une implantation d’électrodes dans la région de l’amygdale, il a enregistré la réponse de cette zone du cerveau à certains stimulus. « L’amygdale est connue pour jouer un rôle dans les réactions émotionnelles », précise le neurobiologiste. Utilisant la technique de l’amorçage subliminal (un mot présenté très brièvement entre deux autres, plus longuement affichés), l’équipe de chercheurs a mis en évidence que cette région du cerveau réagissait lorsque le mot « masqué » recelait une valeur effrayante. Alors même que les trois patients testés n’avaient pas conscience de l’avoir lu. « Il paraît difficile d’imaginer qu’on réagit de manière émotionnelle à un mot si aucun traitement sémantique n’a eu lieu », souligne Lionel Naccache. L’expérience prouve donc bien que notre cerveau est capable d’analyser une information émotionnelle après avoir effectué un traitement sémantique inconscient.

 

Les vetos de la conscience

La perception, l’apprentissage, la mémoire ou encore les émotions, fonctionnent donc eux aussi sous la houlette de l’inconscient. ­Comment alors mesurer la place de la conscience dans les opérations mentales ? Ne serait-elle que la partie émergée de l’iceberg, une sorte de superviseur à la fonction limitée, mais ô combien importante, de coordonner nos actes, de leur donner du sens ?

Les travaux d’Angela Sirigu apportent peut-être un début de réponse à cette question (voir encadré « Et a conscience dans tout ça ? » / Article « Freud est-il soluble dans les neurosciences ? »). En effet, la neurobiologiste de l’Institut des sciences cognitives s’intéresse à la perception de nos propres mouvements et de ceux des autres. Dans l’une de ses expériences, il est demandé aux sujets d’appuyer sur un bouton dès qu’ils le veulent, à partir du moment où l’aiguille a fait le tour d’une horloge. En parallèle, ils doivent dire lorsqu’ils ont l’intention d’effectuer ce geste. L’activité cérébrale et l’activité musculaire sont enregistrées. Surprise : le potentiel de préparation, signe que le système moteur est activé, surgit avant même que le sujet soit conscient qu’il a l’intention de faire un mouvement. Dans une autre expérience, les volontaires visionnent deux vidéos : l’une où une main posée près d’un objet vert se déplace et s’en saisit ; l’autre, avec un objet rouge, où aucun geste de la main n’est effectué. Lorsque les sujets savent que la main va bouger, l’équipe de chercheurs a enregistré un potentiel de préparation identique à celui qui aurait eu lieu s’ils avaient eux-mêmes bougé la main ou observé quelqu’un le faire. Pour Angela Sirigu, cela signifie que « les zones motrices du cerveau fonctionnent par anticipation ». Autrement dit, le cerveau préfère anticiper que réagir à une situation. Et le rôle de la conscience alors ? Celui d’apposer son veto ! En effet, le choix de ne pas exécuter ce mouvement auquel nous nous sommes préparés lui revient !

Un des grands succès des sciences cognitives, nous l’avons vu, est d’avoir révélé l’importance de l’inconscient dans les processus mentaux. La conscience n’en serait donc qu’une infime partie, mais son rôle de superviseur serait de la plus grande importance pour donner du sens à nos actes. Le prochain défi ? Montrer comment ces deux entités travaillent main dans la main et quels sont exactement leurs rôles respectifs dans l’organisation de toute notre activité cérébrale. Défi d’autant plus grand que le fait que nous ayons conscience d’une partie de nos processus mentaux – le fameux « je pense donc je suis » – reste l’un des plus grands mystères de l’humanité.

 

Julie Coquart

 

 

 

Dossier Neuro-astrocytes


© F. Blomstrand & C. Giaume

Dans une tranche d’hippocampe de souris, la coloration d’une centaine d’astrocytes à partir d’un seul révèle l’existence d’un réseau de communication.


Les astrocytes : substrat de l’inconscient ?

 

Dans le cerveau, il y a les neurones bien sûr, mais il faut désormais compter avec les astrocytes, des réseaux de cellules qui pourraient jouer un rôle important dans le fonctionnement cérébral. Historiquement cantonnés à un rôle de cellules nourricières, les astrocytes semblent en effet avoir bien plus de ressemblance avec les neurones qu’il n’y paraît. Au regard des résultats qui s’accumulent, « difficile en effet d’imaginer que ces astrocytes n’aient pas un rôle actif dans le fonctionnement du cerveau », avance Christian Giaume, du Collège de France. Pourraient-ils être le substrat de l’inconscient ? Le chercheur ne va pas jusque-là, mais souligne le fait qu’en libérant des « gliotransmetteurs », ces cellules sont capables de modifier l’activité neuronale, voire d’induire des réponses neuronales. De plus, les astrocytes sont reliés par des jonctions communicantes leur permettant d’échanger, de cellule à cellule, ions et molécules de petite taille. Les astrocytes peuvent donc s’échanger des informations. D’autre part, ils possèdent sur leurs prolongements des récepteurs à tous les neurotransmetteurs utilisés par les neurones, ils peuvent donc recevoir et intégrer des signaux émis par des neurones voisins. Bref, pour le chercheur, les caractéristiques de ces cellules permettent d’envisager qu’elles contribuent à des changements dans l’activité cérébrale, un rôle jusqu’ici attribué aux seuls neurones…

J. C.

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septembre 25th, 2011 at 6:21